colère des hommes
Conférence sur la condition masculine et la santé mentale. Consultations en créativité auteur, conférencier et consultant en créativité
  • Courtes nouvelles littéraires

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    21/06/2018



      Blues sida blues Modèle vivant Fait d’hiver… Qui suis-je? La cinquantaine Le carré de mon enfance... Monsieur Jules

    Modèle vivant
    (Un morpion à boutons)





    Ma chair tremblait mais je ne bougeais pas. Je devais rester immobile, c’était le contrat. Mes yeux fixaient l’aiguille des secondes. C’est elle qui me disait quand changer de position.

    Pour la première fois de toute ma courte vie, on m’avait prié de prendre place sur le piédestal. Sur cet immense cube qui, jadis avait dû servir d’estrade, je faisais la statue. J’étais là nu, sur un drap trop blanc, sous une lumière juste assez forte pour dessiner d’ombres chacune des parties de mon corps.

    Ils et elles, étaient une quarantaine et même plus très souvent. Tant de paires de yeux qui m’observaient et reproduisaient sur chevalet ce qu’ils voyaient. Quelle drôle de sensation! Je me sentais découpé du contour et suspendu là, dans l’espace. Je guettais le temps. On me laissait le contrôle, à mon signal :

    « Changement! »

    Ils tournaient tous la page. Moi, je tournais d’un cran; prenant d’abord bien soin de surprendre par une posture inattendue mais aussi pour enrayer l’engourdissement. J’avoue que changer le mal de place ne me faisait pas de tort.

    J’incarnais tantôt le penseur, j’enchaînais avec la position du lanceur de javelot puis, celle du coureur à la ligne de départ. Je me concentrais, je respirais, je me questionnais puis, mon imagination débordait… Je me donnais. Je servais à l’Art!…

    Je crois qu’à cette époque, l’art me gardait en vie. Tout petit, j’étais déjà fasciné devant ces grands livres remplis de belles images qui, en fait, m’hypnotisaient. Les Nus de la Renaissance, les Dieux majestueux m’impressionnaient, les Anges jouaient de la trompette juste pour moi, dans des ciels fabuleux!

    Mon corps s’habituait à être exposé si souvent mais avec le temps, en dedans, une vulnérabilité s’intensifiait. À force de me mettre à nu comme ça, une hypersensibilité s’installait comme si toutes mes antennes se mettaient à capter, en même temps, les ondes positives et négatives. Un matin, je sentais la classe agitée. Quelques étudiants tardaient à prendre leurs fusains et jasaient dans un coin. D’autres arrivaient en retard. Ils ne se doutaient pas qu’à chaque fois que la porte s’ouvrait, je me refroidissais et frémissais au contraste de l’air.

    Quand tout à coup, à ma droite, mon oreille fût dérangée par ce commentaire désobligeant j’ai, malgré moi, sursauté :

    « Ouan… Y’a pas grand’chose à dessiner rendu là! »

    Cette voix, à peine muée, provenait sans aucun doute d’un petit morpion à boutons. Il devait, toutefois, dessiner son premier pénis, pauvre enfant!…

    J’ai senti alors, une chaleur m’envahir tout entier et au même moment, mon corps s’est mis à dégoutter. J’étais conscient que la nature ne m’avait pas donné de quoi épater la galerie mais je n’étais tout de même pas infirme! Il n’était pas question de me laisser crouler sous le poids du peu d’estime qui me restait de moi-même… Une fraction de seconde plus tard, je devenais ni plus ni moins qu’un modèle parlant!

    « C’est trop facile de passer un commentaire comme celui-là, quand on est habillé! Tu n’as qu’à ne pas perdre ton temps à le dessiner, c’est simple! Y’a un bureau en haut, pour les plaintes! C’est là justement pour ceux qui ont surtout besoin d’une grosse affaire pour se convaincre qu’ils ont du talent! »

    Un silence s’installait enfin! Je veux dire seulement pour une seconde puisque les fusains s’étaient remis aussitôt à caresser le papier. Des dizaines de caresses à la fois, composant une musique que je ne cesserai jamais d’entendre.

    Après la pause, heureusement, le jeune pubère ne s’était pas présenté pour continuer le cours. Je n’avais vraiment pas besoin de lui pour constater que je me jugeais déjà très sévèrement. Pour travailler comme modèle, fallait-il tout simplement être exhibitionniste? J’en étais venu à penser que peut-être, j’avais pris la voie du dicton qui dit :

    « Le chemin du vice est celui de la lâcheté. »

    Mais, mon travail plaisait. On me réclamait. Les heures augmentaient. Certains cours exigeaient des poses de trois heures, le plus difficile étant de reprendre exactement la même posture après les courtes pauses.

    Quelque chose s’opérait suite à cette altercation. Comme si, un bon vieux malaise disparaissait et emportait avec lui ce besoin constant d’approbation; comme une dépendance. Une incertitude qui m’empêchait même à certains moments de m’affirmer. C’est aujourd’hui que je réalise que je me laissais inutilement ronger d’infériorité…

    « Qui sait? »

    Peut-être que l’estime de soi ne peut pas être déclenchée autrement que par le chemin du corps qui nous est semblable. Dès la petite enfance, ne nourrissons-nous pas le plus beau désir qu’est celui de ressembler, un jour, à notre père! N’est-il pas notre modèle, le plus vivant! Pour nous les hommes, en tout cas! Ou devrais-je plutôt parler juste pour moi! Non, il me semble que tous les garçons sont concernés par cette quête d’identité.

    Notre plus grand souhait, n’est-il pas celui d’entendre de sa bouche qu’il nous trouve beau pour que plus tard la certitude de lui ressembler puisse s’installer, enfin!

    C’est à tout cela que je pensais durant les trois années que je gagnais ma vie à faire la statue, d’abord et surtout pour mériter mon individualité.

    
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